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Faits divers et d'Alzheimer...

 
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Stéphane Fouasseur
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MessagePosté le: Mer 21 Jan - 21:40 (2009)    Sujet du message: Faits divers et d'Alzheimer... Répondre en citant

Il lui ferme la bouche…
Lui essuie la salive qui a coulé sur la joue, le cou…
Puis s’assoie sur le bord du lit…
Voilà c’est fini…
51 ans de vie commune qu’il vient d’arrêter net…
D’un simple geste : un coussin sur la bouche…
Il la regarde allongée. Il lui trouve un air paisible…
Comme lorsqu’ils avaient échangés leurs premières caresses il y a si longtemps…
Comme après la naissance de leur enfant… Comprendra-t-il ce geste ?
Qui comprendra de tout façon ?
Mais au fond, il s’en moque…
Elle fut sa femme pendant plus d’un demi-siècle. Personne n’a le droit de le juger !
Elle fut sa canne lorsqu’il s’était cassé le bassin, ses yeux lorsque les siens ont été déficients à cause du diabète…

Il se lève et va prendre un album de photo… se rassoie à côté du corps de sa femme, et ouvre
l’album au hasard. Il sourit à la vue de l’image et la commente à haute voix :
« 1974… Tu te souviens ses vacances ? Comme tu étais belle ! Comme tu étais légère ! Je venais d’être licencié de l’usine… Et pourtant tu m’as aidé à ne pas sombrer… Nous sommes partit en vacances quelques jours… »
Tournant plusieurs pages :
« Mon dieu, ce que le temps passe vite : tes cheveux courts en 1986… Je te disais que ça faisait trop ressortir tes pommettes… Je n’aimais pas… »
Il soupire… pose l’album sur le chevet, s’allonge à côté de sa femme et pleure en la serrant contre lui…
Voilà que le temps tourne autrement maintenant… Il a la désagréable sensation d’avoir fait du mal à celle qu’il aime… Mais ce sent tellement soulagé !
Longue respiration...
Tremblements...

Il nous est demandé de nous marier pour vivre le meilleur comme pour supporter le pire… Le meilleur, on sait tous ce que cela engendre ou suppose… Mais le pire ? Qu’est-ce que le pire au fond ? Pour le meilleur, on ne dit rien… Quant au pire, en fait, on n’y songe même pas… Pour certain, il s’agira de la mort du conjoint, pour d’autre de la maladie, du divorce ou tout du moins, on pense peut-être à quelque chose de générale… Mais qu’en est-il du meurtre ? Comment supporter ça ? Se dire qu’on a tué par Amour ? Que les sautes d’humeur de l’autre nous poussent au crime ? Est-ce que j’étais préparé à ça ? La libération par le fait de commettre un acte ultime ? Sans retour en arrière possible ? Je t’aime tu sais, n’en doute jamais ! Tu sais bien que j’ai tout tenté pour toi, contre cette chose, cette ombre qui planait sur toi… Alzheimer qu’ils ont dit… Mais ils n’avaient pas de place pour toi… Je te garde en moi, en mon cœur mon Amour, je ne retiens que les belles images de notre vie : nos hésitations de jeunes et la chaleur de nos baisers… Le chemin que nous avons martelé de nos pas… Ensemble… Mais je leur en veux de m’avoir fait ça… De part le refus à te prendre dans un centre spécialisé, ils m’ont réduit à l’impuissance… Tous les jours j’ai attendu qu’ils me disent qu’il y avait une place… Tu aurais été mieux avec eux… Et tu ne m’aurais pas tendu ce couteau en me demandant qui j’étais tout à l’heure dans la cuisine… Tu n’aurais pas crié… Ces certains, tu m’en aurais voulu… Mais… Je ne t’aurais pas tuée… Tu me manques tu sais… Depuis si longtemps ! Combien… 6 ans qu’ils ont dit Alzheimer ? 6 ans déjà… A supporter le vide de tes yeux… Tes errements dans la maison… Ta maison que tu ne reconnaissais plus…

Et le vieil homme resta là, allongé… jusqu’au lendemain matin… serrant contre lui l’être le plus cher à ses yeux… pas sa moitié, non, son trois-quarts ! Celle qui lui donna toute sa vie, toutes ses envies, tout son être de chair, de sang, de pensées… Les rires, les larmes… Il n’avaient jamais été séparés plus d’une nuit par ce qu’ils ne le permettaient pas, ne l’auraient pas supporté… Et une éternité les séparait dorénavant… par sa faute… et son chagrin serait à jamais vif en lui… Il n’attendrait plus qu’une chose : pouvoir la rejoindre pour la vivre à nouveau…là-haut…

Mais au petit matin, le vieillard, par trop rongé par la tristesse, le chagrin et les remords ne pensa qu’à une seule chose : se livrer à la police afin d’être puni pour son acte… sa folie passagère… Il eut du mal à se lever, se préparer pour sortir… Il pensa même à « couvrir sa chère et tendre » afin que lorsqu’il reviendrait accompagné des agents de police, on la regarde respectueusement comme il se doit… Puis il sortit, espérant bien sûr ne croiser personne afin de ne pas perdre de temps…

Dans un geste répété des milliers de fois, il ouvrit la boîte aux lettres et fourra les courriers de la veille dans sa poche… Il les regardera plus tard… Là n’était pas l’urgence… Le commissariat… Où est-il bon sang !... ha si… par là… Il se mit en marche d’un pas résolu et ferme… Il avançait dans la rue sans songer aux gens qui l’entouraient… Non, il ne les voyait même pas… Il ne sentit pas la pluie s’abattre sur lui non plus… Plus rien ne pouvait le déranger maintenant…

Enfin arrivé devant la bâtisse au drapeau tricolore, il demanda à un jeune homme passant devant lui s’il n’avait une cigarette… Une envie soudaine d’en griller une s’était installé en lui depuis quelques mètres…  La dernière ?... Celle du condamné ? Cela faisait combien d’années qu’il n’en avait pas tenue une ? 15 ? 20 ? 25 ans ? Peu importait en fin de compte…  Là, devant cette façade… Il ne pouvait s’empêcher… Le jeune homme, un peu surpris que cette demande vienne d’un « vieux », la lui tendit malgré tout… puis du feu aussi…

Et le vieil homme faisait les cents pas devant le bâtiment… La cigarette lui laissait le temps de bien choisir ses mots… « Excusez-moi, j’ai tuée ma femme ! », « Aidez-moi… », « Je vous en supplie…ma femme… » Il ne savait pas quels mots employer… Mais il savait qu’il entrerait dans ce bâtiment dans le but d’être puni pour son acte… Il voulait qu’on le condamne… qu’on le châtie… Il l’aimait tellement sa « petite fleur », « sa reine », « sa puce »… Il avait fait vœu de toujours la protéger… Lui rendre n’importe quelle douleur légère… Et en fin de compte il n’avait pas supporté la pression de la maladie toujours plus envahissante… Les regards vides de sa femme… Ses « absences »… Ses pleurs… Ses colères… Tous ce qui faisait que chaque jour il devait se présenter à elle… Lui montrer des photos pour qu’elle ne doute pas, qu’elle le reconnaisse vraiment… Que son visage s’illumine d’un franc sourire… d’un vrai bonheur rappelé… sa date… ses sensations… Tout ce qui fait que l’on se raccroche un temps soit peu à la vie dans les pires moments : les émotions positives…

Pensant à tout cela il n’avait réellement conscience que sa main droite avait sortit le courrier de sa poche… Lorsqu’il s’en rendit compte, il regarda sa cigarette et constatant qu’elle était loin d’être finie, il prit le parti d’ouvrir les enveloppes… Facture de gaz… non. Lettre du cousin situé à Bergerac… plus tard. Hospice de la Colline… Tiens… Encore eux… ouvrons-là…

« Cher Mr Carcas,
Ayant conscience de l’urgence du cas très avancé de Madame Carcas, votre épouse, et suite à la libération inattendu d’une place dans notre centre, nous aimerions convenir d’un rendez-vous, si possible le 21 Mai prochain, afin que le dossier de Madame soit suivi par nos soins dans les plus brefs délais….. »…
Courrier d’hier…
Etrange douleur que celle que le vieil homme ressentit à l’instant même où il en comprit réellement la teneur… Le bras gauche devint dur comme du métal… La douleur s’empara de sa poitrine… Ses yeux ne voyaient plus… Il ne respirait presque plus lorsque ces jambes cédèrent… Il tomba de tout son long sur le trottoir… un filet d’urine coula sur le sol avant même que le premier policier de surveillance à l’entrée du bâtiment n’ai eu le temps de comprendre et lui porter secours…
Son cœur s’était arrêté de battre… Etouffé par la douleur d’avoir commis l’irréparable alors que quelques étages sous lui, dans une simple boîte aux lettres, une main avait glissé la solution… L’échappatoire… Une autre façon bien plus simple de ne pas se soumettre à la maladie d’Alzheimer… En y réfléchissant quelques centièmes de secondes, son esprit avait « craqué » à l’idée que cette lettre existait avant qu’il ne libère sa femme de la maladie…

On ne put malheureusement pas sauver le vieil homme…

Une heure plus tard, les agents de la ville passaient un coup de jet d’eau et effaçaient toute trace sur le trottoir… Une cigarette à demi consumée roula jusqu’au caniveau… et flotta… Tel un bateau en papier comme le vieux monsieur aimait en faire dans son enfance…

Quelques minutes plus tard, un jeune homme passa en se disant que tout de même, il était charmant ce vieillard, à lui demander une clope… Mais, qu’à son âge, il serait temps d’arrêter… Et il ria à l’image de ses vieux que l’on voit parfois dans la rue avec leur cigarette pendante à la bouche… Parfois, on le voit bien, la fin est proche pour eux mais même s’ils éprouvent du mal à se tenir debout, à se lever, s’habiller ou s’alimenter… Il n’en reste pas moins qu’ils ont toujours assez de hargne pour allumer leur tige…
Et à nous montrer qu’elle ne les a pas encore tués…

Pendant ce temps, grâce au courrier dont il était porteur, les agents de police investirent l’appartement du vieux monsieur, pensant y alerter un proche… L’incompréhension sera de mise au début… En effet, une lettre expliquant la possibilité d’aider madame et monsieur face à la maladie… Un meurtre de l’autre… L’affaire sera enfin classée sans suite lorsque leur fils aura témoigné au sujet de la maladie d’Alzheimer de sa mère et la présentation des 43 autres lettres de refus pour manque de place ou stade trop avancé de la maladie…

Quelques années plus tard, des voisins du 5ème étage parleront des « gens du 4ème étages »…

Des gens bizarres d’ailleurs… parfois elle criait à la mort… Pas étonnant qu’il l’ai tuée… Il avait des yeux de fous certains jours lorsqu’on le croisait… Dis, tu crois qu’il est où le vieux ? Dans un hospice ou en prison ? Tu crois que ça tiens le choc ces p’tites bêtes-là en prison ? En tout cas, moi, ça m’rassure qu’il soit plus là ! Pas un air très catholique celui-là ! Bah tu sais quoi chérie ? Je crois bien que j’aurais pu le laisser crever dans le caniveau si je l’y avais vu ! On n’a pas le droit de faire du mal à sa femme comme ça !
Par contre… Personne ne demandera à cet homme du 5ème pourquoi il n’est jamais descendu d’un étage pour s’informer sur
l’origine des cris… mais quand bien même on le ferait, ne répondrait-il pas: « moi je ne me mêle pas de ce qui se passe chez les gens ! » ? Ou d’un air malicieux accompagné d’un large sourire typiquement masculin : « Bah… y a pas qu’en frappant qu’un homme peut faire crier une femme ! Hein chérie…?»


Stéphane Fouasseur. "Faits divers et d'Alzheimer..." Mai 2008.

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MessagePosté le: Mer 21 Jan - 21:40 (2009)    Sujet du message: Publicité

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Admin - Marie BARRILLON
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MessagePosté le: Mer 21 Jan - 22:15 (2009)    Sujet du message: Faits divers et d'Alzheimer... Répondre en citant

Oui, je me souviens de ce texte, tu l'avais mis sur ton blog Space.
Il m'avait touché et ce soir encore je n'ai pas résisté à la relecture et de nouveau me voilà touchée...encore.

Marie
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